Esquisse : la scène artistique au Liban

English version follows.

« L’art est le seul médium capable d’écrire les contradictions ». Ces mots, du cinéaste libanais Akram Zaatari, nous laisse entrevoir l’expérience de toute une génération d’artistes qui entretient une relation passionnée avec l’histoire récente et conflictuelle de leur pays. En prise avec une réalité historique difficile, les artistes libanais n’ont eu de cesse d’être déstabilisés. Ils ont aussi su transformer la violence et l’urgence de la guerre en une énergie créatrice d’une intensité rare.

Histoire
Au cours des années 60-70, la scène artistique libanaise est connue pour être un véritable laboratoire d’expérimentation particulièrement actif. Elle attire les intellectuels et opposants de toute la région.

Cependant, seize ans de guerre civile (1975-1991) mettent un coup d’arrêt à cet « âge d’or » bouleversant toute la structure du monde artistique. De nombreux artistes quittent le pays pour aller travailler à l’étranger. Parallèlement, on assiste à l’atomisation du public de connaisseurs alors que les galeries d’art et les salles d’exposition ferment leurs portes.
Au sortir de la guerre, le paysage artistique se restructure et se réinvente péniblement. Les artistes ayant fui le pays reviennent peu à peu, avides d’expérimenter de nouveaux langages et conscients d’avoir un rôle à jouer dans ce Liban meurtri par la guerre. Les galeries reprennent tant bien que mal leurs activités et les manifestations artistiques fleurissent.

Mais en 2005, le Liban est affecté par de graves attentats qui perturbent la vie socio-économique. Le monde de l’art s’immobilise à nouveau. Au début de l’année 2006, la vie artistique redémarre de manière impressionnante, des expositions d’art contemporain de prestige se développent et les festivals s’internationalisent : le marché de l’art se porte pour le mieux. Alors qu’en 1990, le nombre d’artistes plasticiens, de peintres et de sculpteurs s’élève à peine à une centaine, en 2006, ils sont près d’un millier.

En 2006, le Liban est frappé par une nouvelle guerre et connaît 34 jours de conflit avec Israël. Le paysage artistique subit de nouveau l’effondrement de la situation économique. Aujourd’hui et comme à chaque lendemain de guerre, la reprise de la création artistique sonne comme une urgence. Le Liban redevient un terrain fertile pour la production artistique.

Enjeux
Ce lourd passé a bien sûr influencé le travail de la jeune génération d’artistes au Liban, dans un va et vient incessant entre utopie et réalisme. Cette « génération d’après guerre » s’empare et s’approprie les enjeux de la mémoire, de l’histoire et des archives. Les artistes questionnent aujourd’hui de manière critique leur expérience de la guerre et dénoncent ses silences.

Si la scène artistique libanaise a subi depuis 30 ans des bouleversements politiques intenses, elle se révèle être un extraordinaire incubateur de talents. Multiconfessionnel et multiculturel, le Liban trouve aussi sa force dans le brassage des cultures et des idées, le mélange des genres et des styles.

Cependant, l’Etat et les politiques de mécénat restent largement en retrait par rapport à l’effervescence du monde artistique. La vie artistique au Liban est donc principalement façonnée par l’histoire de trajectoires individuelles et d’expériences personnelles : chaque artiste évolue à sa manière, cherchant parfois des financements étrangers et des partenaires en fonction des opportunités rencontrées. Ce sont aussi les galeries et les initiatives privées qui ont joué un rôle capital et qui ont compensé l’absence d’institutions et de soutien publics. Ils ont su soutenir les initiatives novatrices, donner une visibilité aux artistes et leur trouver des espaces de travail.

La scène artistique contemporaine au Liban, intense, instable et inspirée, est à l’image de ce pays aux identités multiples ébranlé par les conflits et les tensions politiques.

Barbara Coffy

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English version

Sketches of the Lebanese artistic scene

“Only the medium of art can write contradictions down”. Those are the words of Lebanese director Akram Zaatari. They provide a glimpse of the experience of a whole generation of artists who have maintained a passionate relationship with the recent history of their country. Because they deal with a difficult historical reality Lebanese artists have repeatedly been destabilised. They also managed to turn the violence and urgency of war into creative energy with a rare intensity.

History
In the 60s and 70s the Lebanese artistic scene was known to be a laboratory of experimentation.  Intellectuals and members of the opposition from the whole region were drawn to it.

However, sixteen years of civil war (1975-1991) put a stop to this « golden age » upsetting the whole structure of the art world. Many artists left the country to work abroad. Meanwhile, we witnessed the fragmentation of the audience of connoisseurs as art galleries and exhibition rooms closed down.

At the end of the war the artistic landscape restructured and reinvented itself painfully. The artists who had fled the country returned progressively, eager to experiment with new languages and conscious that they had a role to play in this war-scarred Lebanon. Galleries opened again somehow and artistic events throve.

But in 2005 Lebanon was hit by serious terrorist attacks which upset its socio economic life. The art world came to halt again.  In early 2006, artistic life picked up again impressively. Prestigious Contemporary Art exhibitions blossomed and festivals became international. The Art market was at its best. In 1990 the number of visual artists, painters and sculptors was barely a hundred, but in 2006 they were almost a thousand. In 2006 Lebanon was affected by a new war and went through a 34-day conflict with Israel. The artistic world endured again the collapse of the economy. Today, as after every war, the resumption of artistic creation sounds like an emergency. Lebanon has become a fertile ground for artistic production again.

The Stakes
This long history has obviously influenced the work of the younger generation of Lebanese artists in an endless movement back and forth between realism and utopia. This « post-war generation » has seized and taken possession of the issues of Memory, history and archives. Today artists question critically their experience of war and expose its muteness.

If the Lebanese artistic scene has experienced intense political upheavals for 30 years, it turned out to be an extraordinary incubator for talent. Both multiconfessional and multicultural, Lebanon draws its strength from the cross-fertilisation of ideas and of cultures, and from the mixing of genres and of styles.

However, the State and patronage policies on the whole still lag behind compared to the bustle of the artistic world. Lebanese artistic life is mainly shaped by the narrative of individual backgrounds and personal experiences – each artist thrives in his own way. Sometimes they seek funding from abroad or partners depending on the opportunities that arise. Galleries and private initiative also played an essential role and offset the lack of public support and of institutions. They were able to support innovative initiatives, give visibility to the artists and find workshops for them.

The contemporary artistic scene in Lebanon is intense, unstable and inspired. It mirrors the country’s multiple identities which is rocked by political tensions and conflicts.

Barbara Coffy

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