Rayess Bek – artiste conscient, rappeur à contre-courant

English version follows
La quasi-disparition des espaces publics au Liban depuis la guerre civile rend aujourd’hui plus que jamais nécessaire la présence d’une activité artistique, base de partage et de dialogue social. La musique ne fait pas exception, reflétant les nombreuses difficultés rencontrées par les Libanais dans les domaines politique, social et économique. Aujourd’hui, une scène d’artistes indépendants élève la voix en proposant un point de vue critique sur la classe dirigeante et l’organisation de nos sociétés. Certains élargissent cette critique à l’ensemble du Moyen-Orient, évoquant avec poésie les drames irakien, palestinien et libanais.
C’est le cas du rappeur franco-libanais Rayess Bek dont le dernier album « L’homme de gauche » fait violence aux clichés communautaires en France comme au Liban. Dans un projet d’art contemporain sur la guerre du Liban, il prépare une performance sur le vécu collectif et intime du déchaînement de violences qui a mené à l’éloignement de milliers de familles libanaises. Un entretien avec le rappeur qui permet d’éclairer sa position d’artiste face aux impasses sociopolitiques que connaît le Liban depuis la fin de la guerre.
Pourrais-tu m’en dire un peu plus sur ton activité musicale ? 
Musicalement, je m’inscris dans le mouvement hip-hop. Maintenant c’est vrai qu’aujourd’hui c’est assez délicat quand je parle de cette musique car elle a pris un mauvais tournant. Je ne me retrouve pas dans ce qu’on appelle aujourd’hui hip-hop. Je m’inspire plutôt du hip-hop des années 80, ce qu’on pourrait appeler un hip-hop conscient, qui est presque mort. Quand je parle de conscience politique, c’est une conscience qui va toucher directement la classe dirigeante. C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’est pas diffusé dans les médias au profit d’autres genres comme le Gangsta… Donc moi je viens plus d’un hip-hop marginal ou alternatif qui ne suit pas les mouvements mainstream.
Quand je suis invité dans des médias c’est en tant que rappeur franco-libanais, et donc ayant une perspective socio-politique particulière sur ce qui se passe au Liban… Le rôle du rappeur conscient, c’est avant tout l’éducation mais pas comme une propagande. Il est là pour poser des questions, mais pas pour apporter des réponses, c’est pour ça qu’il s’agit d’abord de toucher la jeunesse, de critiquer leur mode de vie en y donnant une dynamique via la musique. C’est aussi susciter la curiosité de la personne qui t’écoute. Et je pense que le premier message du hip-hop conscient c’est que tu as un pouvoir, aussi petit que tu le penses être, ce pouvoir peut être incroyable, et on l’a vu en Tunisie, dernièrement, je pense qu’il n’y a plus rien à prouver…
Dans tes textes, tu te prononces en faveur d’un régime laïque et de droits civils au Liban. Quels sont les moyens qu’ont aujourd’hui les jeunes Libanais pour assumer leur individualité ?
C’est bien ça le problème, c’est pour ça qu’on essaye de construire un mouvement laïque. Comment veux-tu qu’un Libanais communautaire réfléchisse en tant que citoyen alors qu’il est il plus citoyen orthodoxe, chiite, maronite… Personne ne se sent libanais sauf lorsqu’il est à l’extérieur du Liban. À l’intérieur du Liban, les gens ne se sentent appartenir qu’à la communauté puisque tu ne peux voter que pour des personnes de ta communauté. Et ça, ça alimente encore le communautarisme et pousse les gens à se détourner de l’espace commun, par crainte que celui-ci soit approprié par une communauté. Donc l’espace public n’existe quasiment pas au Liban, il n’y a ni parcs ni bancs…
Nous, les musiciens, on était obligés de prendre des espaces et d’en faire des salles de concert. C’est pour cela que la fête de la musique est aussi populaire au Liban. C’est le seul moment où le peuple peut accéder au centre ville de Beyrouth qui est entièrement privé. C’est le moment où le peuple réinvestit, un peu comme en Tunisie ou en Egypte aujourd’hui, l’espace qu’il veut public. Ce besoin musical, social et même physique se traduit par une incroyable effervescence, des groupes se forment même exprès pour la fête de la musique.
La forme de ta critique s’apparente souvent à un fort pessimisme. Pourtant, au regard de ce qu’il s’est passé en Tunisie ou en Egypte, on peut penser qu’un discours optimiste peut par lui-même permettre de faire avancer une situation…
J’ai peut-être un discours pessimiste, mais les faits ne nous mènent pas vraiment vers l’optimisme. Il faut voir combien de personnalités ont été assassinées suite aux soulèvements, ainsi que les tournures que prennent les révolutions en Egypte et en Tunisie, avec l’élection des islamistes. Pour moi, ce discours est réaliste. J’ai vécu dans la région et participé à des manifs, j’ai changé de discours depuis mes 20 ans. Mais je garde une démarche optimiste qui est celle de continuer la lutte que nous avons entamée. Pour le Liban, je suis né dans ce système féodal et aujourd’hui il n’a pas bougé d’un millimètre… Alors c’est aussi une question de personnalité. Ma perception du monde a été transformée par mon parcours, par la contrainte de quitter mon pays à cause de la guerre… On nous met dans le couloir communautaire et on nous dit que notre place est là…
Je monte aussi un projet en ce moment qui s’inscrit dans une démarche d’art contemporain. J’ai voulu réutiliser des enregistrements audio datant de la guerre libanaise (1975-1990). À l’époque, comme beaucoup de famille ont été séparées, certaines ont choisi de lire leur lettre. Le projet se découpe en trois volets : d’abord, il s’agirait d’exposer telles quelles ces cassettes avec une possibilité d’écoute et de traduction. Ces cassettes sont géniales, comme il y a des superpositions d’enregistrements… Le deuxième volet serait une installation dans laquelle le visiteur pourrait à son tour enregistrer un message, dans un isoloir. Il pourrait choisir de rendre son message public tout de suite ou le garder secret pour une période de 25 ans. Le troisième est plus compliqué, c’est une performance musicale, c’est un parallélisme avec un film qui s’appelle Le faussaire du réalisateur Volker Schlöndorff*. En 1981, il a décidé d’aller tourner un film à Beyrouth et a réussi à arrêter la guerre le temps de tourner son film. Pour ce dernier volet, j’aimerais faire un parallèle entre le film, qui a été tourné dans un cadre public, à Beyrouth pendant la guerre et ces cassettes qui renvoient à un univers beaucoup plus intime. J’aimerais faire ressortir cette relation entre l’intime et le public, qui s’entremêlent.
Entretien réalisé le 7 décembre 2011 par Clelia Amalric
______________________
Le site du projet : www.normalposition.net
* Démo de la performance musicale su le film Le faussaire de Volker Schlöndorff

English version_____________________________________________________

Rayess Bek: a conscious artist, a rapper against the grain

The near disappearance of public spaces in Lebanon since the civil war has made artistic activity, the basis of sharing and of social dialogue, more necessary than ever. Music is no exception as it reflects the numerous issues Lebanese people have had to deal with within political, social and economic areas.  Today, an independent artistic scene is speaking up and offers a critical point of view on the ruling class and the organisation of our societies. Some extend this criticism to the whole of the Middle East and conjure poetically the Iraqi, Palestinian and Lebanese tragedies.
This is the case of French Lebanese rapper Rayess Bek whose latest album “L’homme de gauche” lashes out at the sectarian clichés in both France and Lebanon. In a contemporary art project on the war in Lebanon, he is preparing a performance on the collective and intimate experiencing of the outburst of violence which led thousands of Lebanese families into exile. Here’s an interview with the rapper which enables us to clarify his position as an artist on the socio-political deadlock which Lebanon has been experiencing since the end of the war.
Tell us more about your musical activity.
Musically, I am part of the hip-hop movement. It is true that talking about this music is now a sensitive subject as it has taken a turn for the worse. I cannot identify with what’s now called hip-hop. I find inspiration rather in the hip-hop from the 80’s, which we could call a conscious hip-hop and is almost dead. When I speak of political consciousness, I speak of a conscious which is directly going to reach leaders. This is the reason why it gets little media attention to the benefit of other styles such as Gangsta rap… So I really come from an alternative or outsider’s hip-hop which does not follow mainstream trends.
When I am a guest on the media, it’s as a French Lebanese rapper, which entails that I have a particular socio-political vision of the events in Lebanon. The function of a conscious rapper is to educate but not in the form of propaganda. His role is to ask questions but   not find solutions. This is the reason why I try to reach the young, why I criticise their way of life by giving it an impulse through music. The goal is also to stir the curiosity of the audience. And I believe the first message of conscious hip-hop is that we have a power and no matter how small we think it is, it can be incredible. We have witnessed it in Tunisia lately and I don’t think there’s anything else to prove…
In your lyrics, you support a secular regime with civil rights in Lebanon. What means do young Lebanese have to fully live their individuality?
Well, that’s the problem. This is why we are trying to build a secular movement. How do you expect a sectarian Lebanese man to think as citizens when he’s more an Orthodox, Shiite or Maronite citizen? Nobody feels Lebanese except when they’re abroad. In Lebanon, people only feel their part of their community as they can only vote for people from their own community. This fuels sectarianism and leads people to turn away from the common space lest a community takes it over. As a result, public spaces in Lebanon are almost nonexistent. There are neither parks nor benches.
We musicians had to take over spaces and turn them into concert venues. That’s why La fête de la musique (Music day) is so popular in Lebanon. It’s the only time the people can have access to the city centre which is entirely private. It’s the time when the people take over the spaces which they wish to be public again – a bit like in Tunisia or Egypt today. This musical, social and even physical need results in an incredible excitement. Some bands even form especially for Music day.
Your criticism often sounds like pessimism when, considering the events in Tunisia and Egypt, we could surmise that an optimistic outlook may bring about change.
I may have a pessimistic outlook, but reality cannot really lead me to optimism. One must take into account the numerous personalities who were assassinated after the uprising, in addition to the directions the Egyptian and Tunisian revolutions have taken with the election of Islamists. Personally, I think my vision is realistic. I have lived in the region and I have taken part in demonstrations. I have changed views since my 20s. However, I keep an optimistic perspective which is to carry on the fight which we started. Regarding Lebanon, I was born in this feudal system and it hasn’t changed an inch… Therefore, it’s a question of personality. My perspective on the world was transformed by my life experience, by the constraints of having to leave my country because of the war… We are put into the box of a community and are told that this is where we belong.
I am also working on a project which is part of a contemporary art approach. I wanted to recycle audio recordings from the period of the Lebanese war (1975-1990). At the time, as many families were separated, some decided to read their letters. The project is broken down into three parts: First, the cassettes are displayed. Listening to them is possible and a translation is available. Those tapes are great because recordings overlap. The second part is an installation artwork where the visitor can in turn record a message in a booth. He can choose to make his message public immediately or keep it secret for 25 years. The third part is trickier. It is a musical performance mirroring a movie by Volker Schlöndorff* Circle of Deceit. In 1981, he decided to shoot a film in Beirut and managed to stop the war momentarily until he finished shooting. For this final part, I would like to draw a parallel between the film which was shot in a public space in Beirut during the war and the tapes which throw back to a more private world. I wish to highlight this relation between the private and the public which are intertwined.
Interview conducted on the 7 December by Clelia Amalric. 
The project’s website: http://www.normalposition.net
* Demo tape of the musical performance based on the movie Circle of Deceit by Volker Schlöndorff
Publicités
Cet article a été publié dans Artistes, INTERVIEWS, Rayess Bek. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s